Amérique latine

Retour vers le futur

23 févr. 2026   Temps de lecture: 9 min

L’attaque US-américaine contre le Venezuela ravive en Amérique latine le souvenir d'une époque longtemps crue révolue.

Par Timo Dorsch et Moritz Krawinkel

medico a cessé ses activités au Venezuela en 2019. Un projet mené en collaboration avec la fédération de coopératives Cecosesola, qui permet notamment à ses membres d’accéder à des denrées alimentaires et à des soins de santé à prix abordables, a pris fin après la phase d’essai. L'improvisation dont les coopérateurs devaient faire preuve au quotidien dans cette époque post-chaviste était tout simplement incompatible avec les exigences allemandes en matière de documentation de l’utilisation des dons. De cette coopération, il ne restait plus qu’une estime mutuelle et des échanges informels sur la situation au Venezuela. Cependant, malgré la continuité des échanges, l’atteinte portée à la souveraineté du Venezuela et l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores début janvier ont pris tout le monde de court. Cette action militaire apparaît comme une réédition de la politique d’intervention des États-Unis en Amérique latine durant le XXe siècle. Si le mode opératoire est similaire, le coup d’État contre le Venezuela s’est toutefois déroulé dans un contexte géopolitique différent.

Cette attaque a été rendue possible grâce à d'importants mouvements de troupes américaines dans la mer des Caraïbes. Avec le recul, l’exécution sommaire par la marine américaine de plus d'une centaine de personnes au large des côtes vénézuéliennes au cours des derniers mois peut être considéré comme une manœuvre d'agression. Pourtant, la Charte des Nations unies est sans équivoque à cet égard : elle interdit de tels actes tout autant que les guerres d'agression. L'article 2 établit l'interdiction du recours à la force contre la souveraineté territoriale d'autres États, tandis que l'article 51 n'autorise la légitime défense qu'en cas d'« attaque armée » et uniquement en impliquant le Conseil de sécurité de l'ONU. Pour légitimer le recours à des moyens militaires ou à l’attaque, l’administration Trump s’est appuyée sur une mise en accusation de Maduro pour trafic international de drogue et « narco-terrorisme » devant un tribunal américain en mars 2020, bien que la définition juridique de ce deuxième terme reste floue. D'autant plus que l'assimilation du trafic de drogue au terrorisme relève davantage d'une rhétorique populiste que d'une catégorie juridique. Le slogan « War on Terror meets War on Drugs » a désormais cours : difficile de faire plus accrocheur.

Contre la Chine

Une fois de plus, début décembre 2025, on a pu constater à quel point le gouvernement américain mène sa « guerre contre la drogue » de manière arbitraire : Donald Trump a gracié l’ancien président du Honduras, Juan Orlando Hernández, lequel avait été condamné à 45 ans de prison pour trafic de drogue par un tribunal new-yorkais à l’été 2024. La quantité relativement faible de cocaïne introduite clandestinement depuis le Venezuela est quant à elle principalement destinée à l’Europe. La cocaïne destinée au marché américain provient en revanche, dans une bien plus large mesure, d’Équateur. À ce jour, les États-Unis n’ont lancé aucune offensive militaire contre ce président favorable à Trump. Le fentanyl, quant à lui, responsable de la majorité des décès liés à la drogue aux États-Unis, provient principalement du Mexique.

N'empêche : le gouvernement américain se permet de justifier ses incursions sur le territoire d'États souverains en invoquant un « besoin légitime de sécurité nationale » dans un contexte continental soi-disant instable, comme l'a récemment réaffirmé l'administration Trump dans sa nouvelle stratégie de sécurité nationale. Ce document fait directement référence à la doctrine Monroe du XIXe siècle, selon laquelle les États-Unis se réservent le droit d’agir contre les « puissances étrangères » dans l’hémisphère occidental. Ce message est clairement adressé à la Chine, qui ne se contente pas d’entretenir des relations économiques étroites avec le Venezuela tout en étant le principal acheteur de son pétrole, mais qui, dans le cadre de sa politique de la « Nouvelle Route de la Soie », a noué ces dernières années des liens économiques étroits avec de nombreux pays d’Amérique latine.

Ainsi, l'attaque contre le Venezuela s'inscrit dans une série d’atteinte à la souveraineté des pays d'Amérique latine visant à imposer des intérêts américains. Trump a influencé les campagnes électorales au Honduras et en Argentine au profit de politiciens de droite et imposé des sanctions à l'encontre d'un juge fédéral brésilien pour avoir condamné l'ancien président Jair Bolsonaro. À cela s’ajoutent la présence de drones de l’armée américaine au-dessus du Mexique, des menaces d’intervention non dissimulées contre les cartels de la drogue et une politique douanière globalement hostile à l’égard des pays d’Amérique latine. L’agressivité croissante de la politique américaine vise donc aussi et surtout à réduire l’influence considérable de la Chine en Amérique latine.

Souveraineté ou soumission

Au Venezuela, l'intérêt des États-Unis porte avant tout sur l'accès aux plus grandes réserves de pétrole au monde. Rarement l'intérêt d'un État et du capital pour les ressources d'autres pays a été affiché si ostensiblement que dans les jours suivant l'attaque. Le gouvernement américain a ouvertement menacé la présidente par intérim vénézuélienne Delcy Rodríguez de nouvelles attaques militaires si elle venait à faire obstacle aux intérêts américains. Ce qui est nouveau, c'est de réaliser que les États-Unis tolèrent le maintien en fonction de cette partisane de Chávez. Ce pragmatisme a suscité un profond mécontentement au sein de la droite latino-américaine, notamment vénézuélienne. Après tout, l'opposante de droite María Corina Machado avait récemment légué à Donald Trump le prix Nobel de la paix qu'elle venait de recevoir dans l’espoir de s'assurer de ses faveurs et pour démontrer sa soumission. Mais la politique étrangère de Trump n’est pas aussi idéologique qu’elle l’espérait – quand les choses se gâtent, c’est celui qui promet le meilleur accord qui l’emporte. Le président colombien Gustavo Petro en sait quelque chose. Encore il y a quelque temps, Trump l’avait qualifié de « chef d’un gang de trafiquants de drogue » et inscrit sur la liste des sanctions américaines à cause de sa position très critique vis-à-vis de l’enlèvement de Maduro. Mais après un entretien à la Maison Blanche, au cours duquel Petro a assuré son soutien dans la lutte contre les cartels de la drogue, le ton est soudainement devenu conciliant : « Nous nous sommes très bien entendus », a déclaré Trump. Et l’Amérique latine dite « progressiste » a pu pousser un grand soupir de soulagement.

Ce n'est toutefois pas le cas du Cuba, qui subit depuis des décennies un blocus américain contraire au droit international et qui, ces dernières années, n'a réussi à se maintenir à flot que grâce aux importations de pétrole en provenance du Venezuela. Ces livraisons ont été interrompues à la suite de l'enlèvement de Maduro, et la situation déjà précaire sur l'île s'est depuis considérablement aggravée. Le carburant est rationné et réservé en priorité aux services de santé, à la production d’électricité et à l’alimentation. L’intervention militaire, que beaucoup redoutaient, semble désormais hors de propos alors que la pression sociale au sein du pays ne cesse de monter. Le Mexique pourrait intervenir, mais Trump menace tout État qui enfreindrait le blocus américain. Au Mexique, qui entretient des liens économiques plus étroits avec les États-Unis que tout autre pays d’Amérique latine, des sanctions auraient des conséquences dévastatrices. La présidente mexicaine Sheinbaum se montre donc très prudente et promet une aide humanitaire, mais pas de pétrole.

Alors que la droite latino-américaine est prête à se soumettre à un rôle de vassalité vis-à-vis des États-Unis et se réjouit ouvertement de sa proximité avec Trump, la situation est compliquée pour les mouvements sociaux et les derniers gouvernements progressistes encore en place en Amérique latine. Les perspectives stratégiques et politiques communes font cruellement défaut. L’époque de l’intégration latino-américaine sous la bannière de la gauche, telle que l’avaient impulsé Hugo Chávez et Lula da Silva au début des années 2000, est bel et bien révolue. Le Brésil réagit en se tournant davantage vers les autres pays du BRICS et l’UE – une tentative de préserver son indépendance. Un gouvernement de droite poursuivrait-il cette trajectoire ? Cela semble peu probable. Les élections présidentielles qui doivent avoir lieu cette année en Colombie et au Brésil détermineront donc la voie à suivre.

La complaisance européenne

Alors que les gouvernements du Mexique, du Brésil et de la Colombie se sont au moins positionnés comme les défenseurs d'un ordre mondial fondé sur des règles après l'enlèvement de Maduro – bien qu’incapables d'agir en raison de leur influence limitée sur la scène internationale –, les responsables européens ont démontré le contraire. Bien sûr, il n’y a rien à relativiser quant aux erreurs politiques, à la corruption et à la violence du régime Maduro. Les projets transformateurs tels que celui de Chavez sont vulnérables non seulement aux menaces extérieures, mais aussi à celles venant de l’intérieur. Cependant, la condamnation – et mieux encore, les sanctions contre l’attaque américaine – devraient aller de soi. Mais comme pour leur soutien au génocide à Gaza, les gouvernements européens n’ont plus voulu entendre parler d’une « politique étrangère guidée par des valeurs » dès lors que des États alliés bafouent ouvertement le droit international. Aucune condamnation sincère n’a été entendue de la part de Londres, Paris, Rome ou Berlin. Au contraire : dans leurs réactions à l’attaque, Keir Starmer, Emmanuel Macron, Giorgia Meloni et Friedrich Merz ont clairement réaffirmé qu’en cas de coup dur, ils se rangent du côté des politiques américaines qui sont manifestement illégales au regard du droit international. Ce faisant, ils contribuent à affaiblir encore davantage les institutions du droit international.

La domination plutôt que le dialogue, les intérêts plutôt que les valeurs, et une logique « ami ou ennemi » de plus en plus marquée. Nous entrons dans une ère de de polarisation. Les nuances et les positions intermédiaires sont en train d’être anéanties – avec des répercussions négatives, pour l’instant imprévisibles, sur les politiques et la vie politique qui défendent l’égalité de tous et une vie dans la dignité ; comme le font medico et nos anciens partenaires de Cecosesola.


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