Quand la solidarité prend le relais de l'aide

Aider les pauvres, c’est bien. Mais cette aide ne doit pas perpétuer des situations de détresse existantes.

Il est juste et bon de donner un lit pour la nuit à un sans-abri, écrivait Bertolt Brecht dans son poème « Gîtes pour la nuit » et d’ajouter que le monde n’en est pas changé pour autant et que l'ère de l’exploitation n’est pas abrégée pour autant.

Aider les personnes en situation de détresse est un principe éthique. Et pourtant, l’aide qui ne vise qu’à atténuer la misère et l’absence de liberté contribue bel et bien à stabiliser des situations qui ne font qu’engendrer de nouvelles précarités. Un dilemme auquel il n’y a qu’une seule issue : ce n’est qu’en défendant l’aide tout en la critiquant et en s’efforçant de la surmonter que l’on peut éviter que l’élan qui nous pousse à aider les autres perpétue les situations d’urgence.

Défendre l’aide est nécessaire, car le refus de toute chance de vie meilleure et les risques d’exclusion sociale ont pris des proportions dramatiques par suite du déchaînement du capitalisme dans le monde. Le Forum économique mondial de Davos en a lui-même convenu, ce qui en soi est déjà étonnant, mais sans pourtant en tirer la moindre conséquence, notamment en appelant au maintien et à l’extension de toutes les formes de protection sociale subsistant encore.

Depuis les années 1980, la solidarité sociale s’est érodée, les institutions de l’aide sociale publique ayant été privatisées les unes après les autres. À la responsabilité sociale s’est substituée l’idée néolibérale de responsabilité propre. La sujétion de la solidarité aux intérêts de l’économie et du pouvoir a fait naître une nouvelle image de l’être humain qui considère que ce sont moins les conditions sociales que les individus eux-mêmes qui sont responsables de leur situation.

La critique de l’aide est nécessaire, notamment parce que cette conception néolibérale de la responsabilité propre a également envahi les stratégies des organisations d’aide. Aujourd’hui encore, certains projets de développement restent hantés par l’idée qu’il faut faire des pauvres des « entrepreneurs » de leur propre destin. Pour caricaturer, on dira que ces projets ne se donnent plus pour objectif d’influer sur l'environnement social, mais d’adapter les gens à des situations qui leur sont infligées de l’extérieur. Étant donné qu’on ne confère pas véritablement de souveraineté, comprise au sens d’autonomie politique, aux gens du Sud, nos partenaires sur place, puisque nombre de ceux qui aident considèrent que le modèle qu’ils incarnent, c’est-à-dire le modèle de développement occidental, est bien entendu le meilleur, mêmes les approches d’appropriation bien pensées se révèlent être des projets d’adaptation, qui mettent à disposition des outils et des techniques, un savoir-faire en gestion et des aides à la motivation pour mieux composer avec des adversités auxquelles il semble n’y avoir aucune échappatoire.

Alors, ce ne sont pas les pratiques des multinationales alimentaires qui sont le point de mire, mais les programmes de formation qui visent à influencer le comportement alimentaire individuel. Ce n’est pas non plus la violence structurelle à l’origine de traumatismes psychiques, mais des thérapies courtes qui favorisent la « résilience » individuelle. Et enfin, ce n’est pas la critique du capitalisme financier dominant, mais la tentation de tirer au plus bas niveau dans ce jeu même les plus pauvres parmi les pauvres.

L’exemple des microcrédits dont on a propagé les bienfaits pendant toute une décennie de développement est l’illustration flagrante des conséquences fatales de ces approches. Au final, ces derniers n’ont pas réussi à vaincre, mais uniquement à « financialiser » la pauvreté. Des millions de personnes ont été entraînées dans un tourbillon précaire d’endettement et de remboursement des dettes, et le principe de l'aide solidaire s'est trouvé renversé. Un grand nombre des microcrédits souscrits sont aujourd’hui utilisés à des fins de subsistance et de soins médicaux. Cela fait que non seulement l’utilisation des prestations d’aide est à nouveau liée à la solvabilité individuelle, mais qu’elle est de plus grevée d’intérêts. Une nouvelle forme d’existence endettée a ainsi vu le jour sous le signe de l’aide.

C’est le fait d’être emprisonné dans des convictions fatales qui est à l’origine de la crise de l’aide actuelle, ce qu’Einstein en son temps avait déjà relevé en disant qu’« on ne peut pas résoudre un problème avec le même type de pensée que celle qui l'a créé ».

Surmonter l’aide signifie sortir les services d’intérêt général de la sphère de l’engagement volontaire et de la charité pour l'asseoir sur des fondements juridiques. La recherche d’une aide solidaire de ce type a commencé il y a longtemps. Par exemple sur les places du Caire, d’Istanbul ou de Sao Paulo, sur lesquelles les gens ne réclamaient pas seulement des libertés politiques, mais également une politique de responsabilité sociale.

Aussi différentes qu’elles soient, ces protestations recèlent en elles les grandes lignes d’une nouvelle compréhension de l’entraide. Ce qui se dessine nettement, c’est une aide fondée sur les droits humains, qui ne dépend pas de la bonne volonté de certains, mais est confortée par des conventions sociales, garantie par des institutions démocratiquement constituées et financée par des mécanismes de redistribution à caractère obligatoire et/ou par des prestations de transfert fiscal.

« La charité, c’est étouffer le droit dans la fosse à purin de la grâce » ! Ces propos que l’on prête à Pestalozzi, un contemporain de la Révolution française, ne laissent subsister aucun doute qu’une bonne vie pour tous ne peut être le fait de la charité de quelques-uns, mais celui de sociétés solidaires.


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