Politiques migratoires

Protection des frontières au lieu de protection des réfugiés

Après l'incendie du camp de Moria sur l'île de Lesbos : comment l'Europe brade le socle des droits de l'homme à la frontière grecque de l'UE. Par Ramona Lenz.

"Au lieu de gaspiller des ressources et des personnes pour surveiller les frontières, nous devrions mettre toute notre énergie à combattre le virus à l'intérieur", a déclaré le président de l'Association Médicale Mondiale, Frank Ulrich Montgomery, en mars 2020. Pour autant, les responsables politiques continuent de localiser tout d‘abord à l'extérieur et chez les autres la source du danger que représente le coronavirus, tout en s‘assurant l'accès aux vaccins pour leurs propres populations. Peu importe où se trouve l'épicentre de la pandémie, l’argument qu’il faut endiguer la propagation du virus sert à justifier des mesures de grande envergure pour exclure les migrants et les réfugiés. Ces derniers voient non seulement leur liberté de mouvement qui leur est pourtant vitale massivement restreinte, mais sont aussi souvent à la merci du virus sur leurs itinéraires et dans leurs lieux de destination. Cela vaut pour les procédures de quarantaine impitoyables appliquées dans les centres d'hébergement de réfugiés en Allemagne. Cela vaut également pour les couvre-feux auxquels doivent se plier les personnes se trouvant dans les zones sensibles de la frontière extérieure de l'UE avec la Grèce. Ces couvre-feux ont été prolongés à maintes reprises au fil des mois et désormais, une nouvelle fois renforcés. Bien que la mise en œuvre de ces mesures soit aujourd'hui d'une célérité et d’une rigueur incroyables : la politique anti-réfugiés et de non-solidarité de l'UE ces dernières années a préparé le terrain de sorte que le déploiement des mesures se fait aujourd’hui sans trop de résistance.

Le 18 mars 2020, à l’apogée de la crise sanitaire, a été célébré le quatrième anniversaire de l'entrée en vigueur de l'accord UE-Turquie avec son système de hotspots. Depuis plus de quatre ans, l'UE veille à ce que les milliers de personnes arrivant sur les îles grecques via la Turquie doivent vivre dans des conditions dramatiques dans des camps de réfugiés complètement surpeuplés. Depuis plus de quatre ans, l'accès aux procédures d'asile dans le cadre de l'État de droit est rendu toujours plus difficile aux nouveaux arrivants. Depuis plus de quatre ans, les militants des droits de l'homme mettent en garde contre une aggravation de la situation, et depuis plus de quatre ans, celle-ci ne cesse d‘empirer. Le prix à payer pour que des milliers de réfugiés soient bloqués sur les îles grecques et que la Turquie continue depuis plusieurs années d'empêcher de nombreuses autres personnes de voyager vers l'Europe est élevé, et pas seulement sur le plan financier. Au fil du temps, l'UE a également bradé son socle des droits de l'homme.

Un feu, un fanal

Le fait qu'elle n'ait pratiquement rien fait pour aider les habitants des hotspots complètement surpeuplés de Chios, Kos, Lesbos, Leros et Samos à se protéger efficacement contre la pandémie du corona n'est qu'un exemple de plus. La propagation du virus y a cependant tout de même été évitée des mois durant, notamment grâce au travail préventif d‘organisations spontanées de réfugiés. Cependant, lorsque les touristes* et autres voyageurs privilégiés ont été autorisés à retourner dans les îles à la fin du mois de mai, le risque d’importation du virus dans les camps a augmenté quand bien que même les habitants de ces camps, contrairement au reste de la population, étaient et sont toujours soumis à des restrictions considérables de leur liberté de mouvement. Ce qui s’est produit en août, quand le camp de réfugiés de Vial sur Chios est devenu un foyer de l’épidémie mais qui a été rapidement éteint. Début septembre, cependant, plusieurs personnes ont été testées positives à Moria sur l’île de Lesbos, le plus grand camp des îles grecques. Au sein du camp, les réfugiés ont alors protesté contre les conditions d'hébergement, d'approvisionnement ainsi que contre l’absence de mesures de protection contre le virus. Peu de temps après, des incendies sont survenus et le camp a complètement brûlé. En quelques jours, le gouvernement grec a installé un nouveau camp, mais craignant qu’il ne s’agisse d’un centre de détention, les habitants de Moria s’y sont rendus avec beaucoup d’hésitation, ou seulement après avoir été incités par la police. Ils craignaient également qu'une mauvaise solution temporaire ne se transforme en une autre encore pire, voire définitive. Une sorte de Moria bis.

Des hotspots tels que le camp de réfugiés de Moria ont été construits en réponse aux mouvements de réfugiés syriens en 2015, que certains ont qualifiés de "crise de réfugiés". Ici, ces derniers étaient censés passer rapidement par une procédure d'asile et être ensuite soit redistribués dans d'autres pays de l'UE, soit renvoyés en Turquie. Outre le fait que ce plan n'a pas fonctionné et que les réfugiés se retrouvent souvent bloqués dans des hotspots des mois ou même des années durant, ces procédures accélérées sont juridiquement inacceptables car elles n'impliquent souvent aucun examen approfondi du cas individuel. Le rapatriement vers la Turquie n’est pas plus acceptable, car la protection des réfugiés n'y est pas garantie et le danger d'une expulsion en chaîne vers les pays d'origine peut surgir d’un moment à l‘autre. Malgré ces graves lacunes, l'UE souhaite apparemment s'appuyer sur l'accord UE-Turquie pour la réforme du régime d'asile européen commun. Cette réforme doit être lancée sous la présidence allemande du Conseil de l'UE au cours du second semestre de l'année 2020 et servira de base à la mise en place "de partenariats renforcés avec d'importants pays d'origine et de transit". En outre, toute demande d'asile doit être précédée d'un examen préliminaire et, compte tenu de ce qu’on observe dans les hotspots, il y a lieu de douter de la rigueur et du respect de droit appliqués lors de ces procédures. Les personnes issues d'un pays dont le taux de reconnaissance est faible devraient être soumises à une procédure accélérée. La Commission n'exclut pas la possibilité de maintenir dans des centres de détention les personnes soumises à la procédure accélérée et normales jusqu'à ce que décision soit prise de les admettre sur le territoire de l‘UE, de les expulser ou jusqu’à ce qu’elles acceptent un retour dit "volontaire". Le tout à peu près de la même manière que ce qui a été expérimenté à Moria et dans les hotspots ces dernières années, au détriment des droits de l'homme. Récemment, même les plans controversés d'établissement de centres de détention ont progressivement pris forme grâce à des couvre-feux prolongés à plusieurs reprises dans le sillage de la pandémie du corona.

Gestion des migrations, défense de la migration

Les négociations avec les pays d'origine et de transit pour repousser les réfugiés et les migrants ne sont pas nouvelles. En principe, l'UE a procédé exactement de la même manière avec certains pays africains, par exemple en versant des fonds d'aide au développement pour coopérer dans la "gestion des migrations", c'est-à-dire à l’empêchement de la fuite et des migrations vers l'Europe. Les pays d'Afrique du Nord tels que l'Égypte ou la Libye, d'où proviennent principalement des réfugiés d'Afrique osant tenter le passage vers l‘Europe, sont justement ceux qui bénéficient des fonds européens. Bien que ces pays pratiquent manifestement la torture, l'UE y investit dans les appareils de sécurité à condition que les réfugiés et migrants soient empêchés de franchir la frontière.

Or, loin de se limiter aux pays avec lesquels ils ont été conclus, les pactes avec l'UE déclenchent des réactions en chaîne. Ainsi, le président turc Erdoğan peut non seulement mener une guerre contre les Kurdes dans la foulée de l'accord avec l'UE, mais aussi empêcher l'entrée de nouveaux réfugiés dans le pays en construisant une fortification à la frontière syrienne. La situation dans l'Idlib syrien s'aggrave donc de façon dramatique : les camps de réfugiés y sont complètement surpeuplés, les hôpitaux ont été détruits, les approvisionnements ne sont pas assurés et un passage frontalier pour l‘assistance de l'ONU a été fermé fin juillet en raison du blocus de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité de l'ONU. Dans ces circonstances, les réfugiés n'ont aucune chance de se protéger efficacement contre la pandémie du corona.

Avec l'accord UE-Turquie, l'Europe se dédouane non seulement de sa responsabilité envers les réfugiés en Turquie, mais aussi envers ceux en quête de protection en Syrie, un pays ravagé par la guerre depuis des années. Cette politique de longue date du "loin des yeux, loin du cœur" a été le terreau des émeutes racistes qui ont suivi l'ouverture unilatérale de la frontière avec l'UE par Erdoğan en février 2020. Après que des milliers de réfugiés se sont rassemblés dans la région d'Evros, au nord-ouest de la Turquie, et que les arrivées sur les îles grecques ont augmenté, les racistes violents se sont sentis appelés à prendre en main le contrôle de la frontière.

De Maraş dans le sud de la Turquie, aux îles grecques, à l'Evros et au-delà, les "forces de défense civile" autoproclamées se sont unies sous les applaudissements de la communauté internationale pour attaquer sans aucun scrupule les réfugiés. Dans la foulée, des prestataires d'aide et des journalistes ont été menacés et blessés. Au lieu de se retourner contre les responsables du bombardement d’Idlib et contre ceux qui ont conclu des accords avec des despotes et qui transforment les îles grecques en prisons à ciel ouvert, la colère s‘est dirigée contre les plus faibles et leurs défenseurs.

Droits de l’homme – activés, désactivés

Aucune force de police et aucun État constitutionnel ne protège les personnes concernées, bien au contraire. Trop souvent, les réfugiés sont victimes de la violence à la fois non étatique et étatique. La mise en danger des bateaux de réfugiés et l'utilisation de gaz lacrymogènes contre les adultes et les enfants font depuis longtemps partie des mesures habituelles déployées aux frontières. Depuis quelques mois, les garde-côtes grecs envoient eux-mêmes les réfugiés sur des canots pneumatiques impossibles à manœuvrer dans la mer Égée. Même après que ceux-ci aient déjà atteint le sol grec. Que le gouvernement grec ait finalement suspendu le droit d'asile pendant un mois – sans que Bruxelles n’y ait trouvé rien à redire et comme si les droits de l'homme pouvaient être activés et désactivés à volonté dans un État de droit – a confirmé une nouvelle fois à une foule radicalisée que les actes de violence proches du pogrom conduisent aux mesures politiques souhaitées. Le pacte UE-Turquie, faisant fi des droits de l’homme, entraîne ainsi des réactions en chaîne fatales dans tous les sens : de la construction du mur à la frontière turco-syrienne à l'exclusion et en passant par l’abandon des droits des réfugiés à l’intérieur même des pays de l'UE.

La plupart de ces événements se sont produits avant que l'Organisation mondiale de la santé ne classifie de pandémie la propagation du virus coronarien. L’effet domino suivant ne s’est pas fait attendre : le jour même où la chancelière allemande a appelé la population à agir ensemble, le gouvernement allemand a suspendu l'accueil humanitaire des réfugiés. Une fois de plus, les limites fatales de la solidarité ont été marquées. Alors qu’ici, les citoyens s‘exhortaient mutuellement à rester à la maison et à se laver les mains plusieurs fois par jour, des millions de réfugiés dans le monde entier attendaient et attendent encore dans des conditions d'hygiène désastreuses, à l'étroit, dans des hébergements misérables et durablement provisoires. Des milliers d'entre eux se trouvent aux frontières extérieures de l'UE, où la situation a une nouvelle fois gravement dégénéré ces dernières semaines.

Malgré cela, les autres pays de l'UE ne peuvent se résoudre à accueillir ne serait-ce qu‘un petit nombre de personnes particulièrement vulnérables provenant des camps de réfugiés grecs. L'Allemagne, le pays le plus riche d'Europe, a récemment promis d'accueillir 1 553 réfugiés de Grèce - pour la plupart des familles avec enfants - ainsi qu'une aide humanitaire d'urgence sur place. Le fait que même ce principe minimum d'humanité envers les plus faibles parmi les réfugiés soit si difficilement applicable montre que la vulnérabilité ne doit pas être le seul critère d'accueil des réfugiés. Que la clémence ne doit pas primer sur la justice. Il est primordial, précisément dans la période actuelle, de ne pas troquer l'engagement en faveur des droits des migrants et des réfugiés en échange de concessions humanitaires minimales. Les violations flagrantes des droits des réfugiés ne doivent pas être dissimulées dans l’ombre du corona.  La déclaration d’une coalition d’organisations européennes de défense des droits de l’homme, y compris medico international, en faveur de la protection des migrants et des réfugiés contre la violence aux frontières a tout son sens. Aujourd’hui, en cette période de pandémie, elle est encore plus importante : "Les migrants et les réfugiés ne représentent pas pour l'UE une menace dont il faudrait se protéger. Au contraire, ils sont eux-mêmes menacés par la violence de l'État au cours de leur dangereux périple. Nous utilisons l'instrument des droits de l'homme pour les protéger de la brutalité dont ils sont victimes". Cet instrument doit être défendu de nos jours - contre ceux qui refusent de protéger les droits de l'homme des réfugiés pour des raisons racistes et nationalistes, ainsi que contre ceux qui considèrent que le moindre des gestes humanitaires suffit et remplace les droits juridiques. S'il y a une leçon à retenir de la pandémie, ce serait la suivante : nous vivons dans un monde étroitement interdépendant et ne pouvons nous protéger ni nous débarrasser de nos responsabilités les uns envers les autres en nous renfermant sur nous-mêmes.

Paru en allemand en septembre 2020.

Traduit par Mamisoa Rajosvah.

Ramona Lenz

Ramona Lenz est responsable pour la thématique de la fuite et des migrations à Medico International.

Publié: 17. November 2020

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