Il n’est pas surprenant que, dans un monde marqué par les inégalités mondiales et ravagé par la guerre, des personnes se battent pour le droit à la libre circulation. Nous en sommes témoins depuis des décennies à différentes frontières. L’Europe ne peut pas rester hermétique – et Ceuta ne fait pas exception. Le fait que l’UE ait tendance à céder à la panique lorsque des personnes franchissent les frontières et souhaitent exercer leurs droits en vertu de la réglementation en vigueur sur l’asile la rend vulnérable aux pressions, qu’elles proviennent du président turc Erdoğan, du dirigeant biélorusse Loukachenko, du Royaume du Maroc ou de l’extrême droite européenne.
Entre 50 000 et 60 000 personnes ont atteint l’enclave espagnole de Ceuta jeudi dernier. Presque toutes ont été repoussées vers le Maroc par les agents des frontières espagnoles, parfois par la manière forte. Pas une seule d'entre elles n’a atteint le continent espagnol. Selon l’organisation marocaine de défense des droits de l’homme AMDH, près de 130 individus, dont de nombreux enfants, ont perdu la vie en tentant de franchir la frontière. Ces refoulements et ces décès n’ont suscité aucun tollé. Au contraire, une course s’engage au sein de l’Union européenne, chacun cherchant à surpasser l’autre à coups de positions anti-immigration, dans le seul but de démanteler les dernières normes en matière de droits fondamentaux qui subsistent encore dans la politique migratoire de l’UE ainsi que dans la coopération internationale.
On ignore pourquoi des dizaines de milliers de migrants se sont soudainement mis en route vers Ceuta. Ce que l’on sait en revanche, c’est que ces derniers se sont rendus à la frontière en bus, que de nombreuses vidéos ont circulé sur TikTok et que les agents frontaliers marocains ont temporairement suspendu leurs contrôles à l’entrée de l’enclave espagnole. Les rivalités politiques entre le Maroc et l’Espagne sont également avancées à titre d’explication.
Le fait est que, pour les gouvernements nationalistes européens, la traversée de la frontière de dizaines de milliers de réfugiés leur a donné une occasion supplémentaire d’étendre leurs politiques isolationnistes. Cela exerce également une pression énorme sur les maigres efforts déployés par l’un des derniers gouvernements de gauche européens pour instaurer une politique migratoire basée sur les droits de l’homme. Le gouvernement italien a immédiatement fermé ses frontières depuis l'Espagne et a demandé que celle-ci soit exclue de l'espace Schengen. Le ministre allemand de l'Intérieur, Dobrindt, n'a quant à lui pas hésité à promouvoir ses contrôles aux frontières et ses expulsions, lesquels ont été jugés illégaux à plusieurs reprises.
La lettre adressée par 22 chefs d'État au gouvernement espagnol montre à quel point la politique européenne a viré à droite. Dans cette lettre, ils critiquent à tort la récente campagne de régularisation menée par l’Espagne en faveur des personnes sans titre de séjour valide, la qualifiant de « facteur d’attraction ». Ils s’en prennent également à l’arrêt de sa Cour suprême qui ne fait que réaffirmer que les personnes arrivant sur son territoire par la mer ont droit à une procédure d’asile individuelle et ne peuvent faire l’objet d’une expulsion collective – ce qui constitue le principe même de tout droit d’asile.
Il est accablant de constater que même les normes déjà extrêmement restrictives sur lesquelles l’UE s’est mise d’accord tout récemment, lors de la réforme du régime d’asile européen commun (RAEC), sont purement et simplement ignorées dès lors qu’un plus grand nombre de personnes souhaitent exercer leur droit à la protection. La possibilité d’une augmentation temporaire des arrivées a été discuté à maintes reprises et intégré dans la législation, notamment dans la réglementation sur les crises et dans ce qu’on appelle le « mécanisme de solidarité » qui régit la répartition au sein de l’UE. En s’attaquant aujourd’hui aux règles et aux droits fondamentaux qu’il a lui-même adoptés dans une lettre urgente, le gouvernement fédéral allemand tranche la branche de l’État de droit sur laquelle il est assis et encourage activement une refonte autoritaire de l’Union européenne. Lorsque, au milieu de la frénésie générale du réarmement, le sujet de la migration est abordé uniquement en termes militaires, et que des mots tels que « assaut » et « menaces hybrides » deviennent monnaie courante, il n’est guère surprenant que les régimes autoritaires prennent pour cible ce talon d’Achille européen. Ceux qui en souffrent sont, une fois de plus, ceux qui espèrent trouver une protection et une vie meilleure en Europe.
L’Europe doit revoir son approche : la migration n’est pas une menace, c’est une réalité sociale. Si l’UE s’expose au chantage en diabolisant les passages frontaliers, elle s’engage dans une spirale sans fin de privation de droits. Dans un contexte de mondialisation, notre continent a besoin de politiques solides en matière de libre circulation. D’ici là, on serait en droit d’attendre que même les gouvernements conservateurs ne bafouent pas l’État de droit à la moindre occasion et ne traînent pas en justice les partenaires européens qui invoquent simplement leur droit.
