Israël/Palestine

La terreur des autres

Israël a déclaré six ONG palestiniennes, dont des partenaires de medico, groupes terroristes. La diffamation comme stratégie n'est pas nouvelle.

Par Riad Othman

Ce n'est pas une particularité des gouvernements israéliens que de se soustraire à la discussion avec l’adversaire politique en l’accusant de terrorisme. Mais cette stratégie a été systématiquement utilisée par les Israéliens pendant des décennies. Ce qui pour autant, ne signifie pas qu'aucun crime n'a été commis par des Palestiniens contre des civils israéliens et juifs ; bien sûr que si. Mais dans le contexte actuel de l'interdiction des organisations de défense des droits de l'homme, cela montre avant tout que l'organisation politique de la population soumise doit être empêchée - indépendamment de la volonté de celle-ci à recourir à la violence. En témoignent l'interdiction de rassemblement décrétée par l'armée qui est toujours en vigueur, ou des déportations, en violation du droit international, d'avocats palestiniens, de maires et d'autres personnes considérées comme importantes pour l'organisation politique, qui ont eu lieu après la guerre de 1967. La violence exercée quotidiennement par l'État ou - comme dans le cas des colons - sanctionnée contre les Palestinien:nes dans le cadre de la confiscation des terres s'inscrit également dans ce contexte et montre clairement que toute résistance, voire toute contre-violence, sera réprimée d'une violence encore plus massive.

La guerre en Israël, Israël en guerre

Depuis sa fondation, Israël n'a jamais levé l'état d'urgence - ni les pouvoirs spéciaux qu'il confère à un État (juif) contre ses sujets (arabes). Un grand nombre de règlements émis lors de la fondation de l'État en 1948 ont été repris sans autre forme de procès de l'administration britannique mandataire afin d'être en mesure d'agir contre les Palestinien:nes. En 1945, les Britanniques avaient promulgué des « décrets d'urgence pour la défense » afin de prendre des mesures contre les milices sionistes et le mouvement national palestinien. Le terme « terreur » était déjà utilisé à l'époque. Israël en a profité pour transposer ces décrets d'urgence dans son propre système juridique. Jusque fin 1966, ceux-ci se sont manifestés, entre autres, par la loi martiale qui s’applique à la population arabe d'Israël. La détention administrative arbitraire, qui est encore largement pratiquée aujourd'hui, est un autre vestige de l'ère coloniale, un anachronisme du droit que l'État israélien utilise presque exclusivement contre les Palestinien:nes. En l'absence de procédure légale, le pouvoir exécutif militaire peut théoriquement maintenir en détention des personnes pour une durée illimitée et ce, sans aucun contrôle ni consentement judiciaire. Ces décrets d'urgence sont encore en vigueur aujourd'hui, sous une forme identique ou similaire, sur l'ensemble du territoire situé entre le Jourdain et la mer Méditerranée.

Avec le déclenchement de la deuxième Intifada, une nouvelle « guerre contre le terrorisme » a alors également été menée en Israël et dans les territoires palestiniens occupés. Celle-ci y était toutefois déjà en cours environ un an avant les attentats du 11 septembre 2001. L'effondrement des tours jumelles du World Trade Center a été transformé en symbole d'une attaque contre « notre liberté », Israël se profilant à nouveau comme chef de file de la « civilisation occidentale » dans la lutte contre la « barbarie ». C'est exactement de cette manière que Benjamin Netanyahu a été présenté au Congrès américain le 20 septembre 2001, en tant qu'ancien Premier ministre israélien qui avait « mené la lutte (contre le terrorisme international - note de l'auteur) au nom de sa nation et aux côtés du reste du monde civilisé ».

Après le 11 septembre et face à la prolifération des attaques terroristes islamistes dans le monde entier, l'Europe a finalement été contrainte de comprendre, du point de vue d'Israël, ce à quoi ce petit pays était constamment confronté. Netanyahu a présenté Israël comme l'État de la ligne de front de l'Occident dans un choc des civilisations : « Chacun de nous réalise aujourd'hui que nous sommes tous des cibles et que nos villes sont vulnérables, que nos valeurs sont détestées et méprisées avec un fanatisme sans précédent dont le but est de détruire nos sociétés et notre mode de vie. » Il a placé la confrontation politique du mouvement national sioniste ou de l'État israélien avec les Palestinien:nes à la suite des attentats du 11 septembre dans le contexte de la nécessité de lutter contre le terrorisme mondial. Selon lui, Arafat, Al-Qaida, la Syrie, l'Iran et l'Afghanistan étaient tous sans exception les rejetons d'un seul et même réseau terroriste qui voulait « installer une forme extrême de l'Islam comme puissance mondiale dominante ». Plus encore qu'au lendemain du 11 septembre, l'Europe a finalement dû se mettre à la place de Netanyahou après les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. Même des années plus tard, il n'y avait guère d'attentat islamiste qu'il n'exploitait pas pour établir des parallèles avec l'expérience israélienne. Après les attentats de Paris en 2015, il a déclaré : « Nous ne sommes pas à blâmer pour le terrorisme qui est dirigé contre nous(...). Ce ne sont pas les (...) colonies ou tout autre facteur qui entretiennent le conflit, mais la volonté de nous détruire et l'agression meurtrière dirigée contre nous. »

Aux autres la faute

Dans cette vision manichéenne du monde, la faute revient toujours et exclusivement aux autres. Le « monde civilisé » ne commet des crimes excessivement violents que parce que la « haine irrationnelle » et la « barbarie » sans limites de ces autres ne lui laissent pas d'autres choix. Les atrocités contre ces autres ne sont jamais qu'une forme d'autodéfense.

Les premiers ministres Netanyahu et Barak ont placé le conflit avec les Palestinien:nes dans le même contexte que les attentats d'Al-Qaïda. Ce ton, de nombreux gouvernements l’avaient adopté à l’époque : malgré les violentes transgressions que les pays « civilisés » attendaient apparemment d'eux-mêmes dans le cadre de la guerre, il n'y aurait, selon Barak, « pas d'équivalence morale entre les terroristes et ceux qui y réagissent ». Les garde-fous étaient ainsi posés, y compris pour d'autres contextes et régions. Cette attitude est devenue la logique dominante qui sous-tend la guerre mondiale : en invoquant le spectre des « terroristes », on justifie sa propre violence tout en délégitimant la violence commise par l'ennemi et en lui refusant ainsi tout motif politiquement négociable. Le « bain de sang des autres », quelle que soit sa motivation politique, ne devait jamais être autre chose qu'un spectacle barbare. Nos morts sont des victimes du terrorisme, des individus avec des visages, des histoires et des familles endeuillées. Leurs morts sont des chiffres abstraits, des dommages collatéraux, voire des « terroristes » eux-mêmes.

Le terrorisme de qui ?

Dans son discours prononcé à Washington en 2001, Netanyahu a déclaré que le terrorisme n'est pas défini par l'identité des auteurs, mais par la nature de l'acte. Dans le débat sur le terrorisme, l'accent n'est généralement pas mis sur les actes, mais sur l'identité des auteurs : lorsque des acteurs étatiques assassinent des civils, on ne parle pas de terrorisme, mais presque toujours lorsqu’un acteur non étatique fait de même. L'attitude des États à ne pas reconnaître le « terrorisme » comme une forme de « violence politique » suit une logique claire : l'État défend son monopole de l'usage de la force. Dans sa « Décision-cadre du Conseil du 13 juin 2002 relative à la lutte contre le terrorisme », le Conseil de l'Union européenne a ainsi fait référence au consensus suivant : « La Convention du Conseil de l'Europe du 27 janvier 1977 pour la répression du terrorisme ne considère pas les infractions terroristes comme des infractions politiques, des infractions connexes à une infraction politique ou des infractions inspirées par des mobiles politiques. »

Néanmoins, il y a là une contradiction : après tout, un adversaire peut très bien poursuivre des objectifs politiques. Cela aussi, les États l’ont très bien compris en déclarant dans le « Deuxième rapport périodique sur la sécurité » du gouvernement fédéral allemand de 2006 : « En général, le terrorisme n'est pas l'expression d'une culture spécifique, il est avant tout un moyen de lutte politique extrême. Le terrorisme est une stratégie de lutte pour défier le pouvoir de l'État ou la puissance occupante et provoquer ainsi des vagues de solidarité au sein des groupes de la population dont les acteurs se considèrent comme l'avant-garde. L'objectif immédiat n'est pas la victoire, mais la propagation de la terreur et de la peur, qui peut alors (...) certes, conduire à un recul de l'ennemi, comme en 1983 à Beyrouth, en 1989 en Afghanistan et en 1993 en Somalie. »

Terreur ici, silence là-bas

Même si les images du retrait improvisé de l'Afghanistan nous démontrent clairement que la « guerre contre le terrorisme », s'est soldée par une défaite : ses modèles d'argumentation semblent intacts. De temps à autre, la violence omniprésente refait surface, comme récemment entre Israël et les Palestinien:nes en mai 2021. Pourtant, dans le cas du gouvernement israélien, il ne faut pas oublier qu'il a constamment négocié avec les « terroristes » et même signé des accords avec eux : le ministère israélien de la Justice et le ministère de la Défense font figurer l'OLP et le Fatah sur leurs listes d'organisations terroristes à ce jour. C'est avec le premier que Shimon Peres et Yitzhak Rabin ont signé les accords d'Oslo et reçu le prix Nobel de la paix, et c'est avec le second que l'État d'Israël entretient une étroite coopération en matière de sécurité, puisque le Fatah soutient et domine l'Autorité autonome et son appareil sécuritaire répressif - d'ailleurs avec le soutien financier de l'étranger.

Le gouvernement israélien se préoccupe-t-il vraiment de la protection de son peuple lorsqu'il qualifie désormais de terroristes ceux qui s'élèvent contre l’accaparemment des terres et les politiques de colonisation, ainsi que contre l'oppression exercée par les autorités palestiniennes ? Ou s'agit-il de répandre une chape de silence sur des crimes persistants tels que la construction de colonies, l’exécution de manifestants et l'arrestation arbitraire de militants politiques ? Ces actes sont perpétrés au quotidien. Or, au lieu d'en débattre ou d'en rendre compte, nous nous penchons, à l’instigation du gouvernement israélien, sur la question de savoir si six organisations, dont certaines ont remporté des prix internationaux, sont des groupes terroristes. Mission accomplie : le silence s‘installe.

Traduction: Rajosvah Mamisoa

Entre-temps, le gouverneur militaire de la Cisjordanie a appliqué la décision de déclarer sommairement six ONG palestiniennes comme étant des groupes terroristes dans le système du régime militaire sur place. Désormais, tout est possible : détentions arbitraires, confiscation des biens des organisations et fermeture permanente de leurs bureaux. Les organisations partenaires de medico concernées sont Union of Agricultural Work Committees (UAWC) et Al-Haq. L'UAWC soutient les familles agricoles et pastorales palestiniennes dans les zones C de Cisjordanie contrôlées par Israël, où la plupart des colonies sont construites. Al-Haq documente les violations du droit international et des droits de l'homme - dans le cadre de la coopération actuelle avec medico, par exemple, celles commises par les services de sécurité de l'Autorité palestinienne lors de la répression des manifestations critiques à l’égard du gouvernement en été 2021.

Dieser Beitrag erschien zuerst im medico-Rundschreiben 4/2021. Das Rundschreiben schicken wir Ihnen gerne kostenlos zu. Jetzt abonnieren!

Publié: 02. December 2021

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