Commentaire

ICE – version européenne

16 févr. 2026   Temps de lecture: 4 min

Le Parlement européen a décidé d'expulser des personnes vers des pays avec lesquels elles n'ont pourtant aucun lien.

Par Valeria Hänsel et Kerem Schamberger

Depuis l'Allemagne, nous observons avec stupéfaction ce qui se passe aux États-Unis : des personnes sont traquées et arrêtées par l'ICE, l'agence américaine de contrôle de l'immigration, en raison de la couleur de leur peau. Des enfants sont interceptés à la sortie du bus scolaire et leurs parents sont emmenés de force alors qu’ils changent de place de stationnement – puis, quelques jours plus tard, ils sont expulsés vers ce qu’on appelle des « pays tiers » – des pays comme le Salvador, le Soudan du Sud, la Sierra Leone. Des pays qu’ils n’ont jamais vus de leur vie. Une telle chose ne se produirait jamais ici. Vraiment ?

Ce qui ressemble à une dystopie lointaine se rapproche de plus en plus de l'Europe et de l'Allemagne. Depuis des mois, le ministre de l'Intérieur Alexander Dobrindt travaille avec une coalition de gouvernements partageant les mêmes idées pour faire abolir ce qu'on appelle le « critère du lien » et pouvoir déporter des personnes vers des pays qui leur sont étrangers et avec lesquels elles n'ont aucun lien. La semaine dernière, Dobrindt a réussi à obtenir une première avancée : le Parlement européen a non seulement défini sept nouveaux « pays d’origine sûrs », mais a également approuvé les expulsions vers des pays tiers dès lors qu’il existe un accord migratoire avec l’État concerné et que la personne en question a traversé ce pays au cours de son voyage.

Une percée qui n'augure rien de bon : en Allemagne, environ 180 000 personnes vivent sous le régime de suspension temporaire de déportation – beaucoup d'entre elles ne peuvent pas être renvoyées dans leur pays d'origine, notamment parce qu'elles y courent un danger de mort ou un risque pour leur intégrité physique. Ce sont elles les premières visées par le gouvernement fédéral lorsque celui-ci tente de faciliter les expulsions vers des pays tiers.

La décision du Parlement européen revêt toutefois un caractère particulièrement explosif avec la transposition en droit national, en juin de cette année, de la réforme du « système européen commun d’asile » (SECA). Dans le cadre des procédures accélérées aux frontières, les demandes d’asile peuvent alors être classées comme « irrecevables » et les personnes renvoyées directement vers n’importe quel pays qu’elles ont traversé. C’est déjà en partie une réalité dans le cadre de la procédure en vigueur dans les aéroports, qui permet de renvoyer les personnes faisant l’objet de procédures aux frontières vers un aéroport situé sur la route des réfugiés plutôt que vers leur pays d’origine.

Nous connaissons déjà cette pratique depuis la signature de l’accord UE-Turquie qui fêtera en mars 2026 son dixième anniversaire en tant qu’exemple flagrant de mauvaise pratique. En Grèce, les demandes d’asile sont rejetées pour irrecevabilité si les réfugiés sont entrés en Turquie au cours de leur périple. Ils peuvent être expulsés sans que leurs motifs d’asile ne soient examinés : tout droit vers le système carcéral turc financé par l’UE, également connu sous le nom de « centres de rétention ». Comme l’a elle-même documenté la Commission européenne, presque toutes ces personnes ont ensuite été expulsées vers leur pays d’origine. Là-bas, on perd toute trace d’elles et on ignore si elles sont encore en vie ou non. Il s’agit d’une politique du « loin des yeux, loin du cœur », qui rend invisible aux yeux des Européens la même violence actuellement perpétrée par l’ICE dans les rues des villes américaines.

Mais ce que montre aussi l’exemple de l’accord UE-Turquie, c’est que rien n’a été résolu. Des personnes continuent de débarquer en Grèce tant que les garde-côtes grecs ne parviennent pas à les refouler illégalement en mer. Cette pratique aux allures néocoloniales, qui consiste à balader arbitrairement des populations à travers le monde, loin de réduire le phénomène migratoire, ne fait que conduire à une privation systématique de droits. Que celles et ceux qui pensent que cela ne concerne que « les autres » et ne sape pas également les principes démocratiques fondamentaux de la société examine de plus près ce qui se passe aujourd'hui aux États-Unis.


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